Dans un livre remarqué, mais discutable, La vie parfaite, Gallimard, 2006, Catherine Millot (qui avait déjà sondé en 2001 les Abîmes ordinaires) assignait à trois femmes d’exception cette ambition démesurée et pourtant à la mesure de leur inflexible énergie.
Nous rouvrons le dossier pour deux d’entre elles, Simone Weil et Etty Hillesum, désormais familières au public, et nous leur donnons la compagnie de la discrète et délicieuse Marie Noël. Toutes trois témoignent d’une précarité foncière : aux fragilités psychologiques de Marie Noël et d’Etty répond l’intransigeance anorectique de Simone Weil. Mais la perfection qu’elles envisagent est-elle autre que celle de la sainteté, sainteté de l’esprit aussi bien que de l’âme ?
Marie-Noël
jeudi 22 novembre de 19 h 30 à 21 h 30
Dans le morne ennui et les mesquineries d’une vie provinciale, Marie Noël, partagée entre la lucidité de l’Intellect et l’infini de l’Amour, connaît l’affrontement impitoyable de « Dieu contre Dieu », sur le champ de bataille de son âme que voilà à tout jamais déchirée, disloquée : plainte lancinante au Dieu Absent, révolte farouche contre la cruauté de la Mort dans le monde des vivants, protestation d’un destin saccagé par les impérieux conformismes d’une société bourgeoise. Descente aux enfers dont celle qui, à quinze ans, voulait devenir une sainte, ressort exténuée, mais aussi gagnée d’une sorte de quiétude, sagesse sans illusion et amour d’enfance.
Simone Weil
jeudi 14 février de 19 h 30 à 21 h 30
De Simone Weil, il suffit de lire la lettre de mai 1942 au Père Perrin (connue comme son Autobiographie spirituelle) pour découvrir un parcours d’exception, fulgurant d’intelligence et de désir étincelant, qui se traduit en une intransigeance sans concession dont les lettres à Joë Bousquet nous donnent quelque aperçu. E. Gabellieri nous aura donné une clé d’interprétation décisive qui relaxe Simone Weil de tout grief de pathologie et lui épargne ce réductionnisme philosophique qui déshonore cette inégalable et si dérangeante intelligence.
Comme chez Marie Noël, la même tension entre l’héritage grec et l’univers biblique, mais résolue différemment. Comme chez Marie Noël aussi, une irrésistible inclination au retour dans le sein originel, l’Un primordial. Ce que Marie Noël comprend en termes de renoncement, Simone Weil le formule d’un concept puissant : la décréation.
Etty Hillesum
jeudi 3 avril de 19 h 30 à 21 h 30
On ne présente plus Etty Hillesum dont le journal partiellement publié en français sous le titre Une vie bouleversée aura ému maints lecteurs. Âme « préchrétienne » comme Simone Weil, nourrie de sagesse évangélique, Etty ne se lasse pas d’interroger notre temps affronté – dans sa pratique comme dans sa pensée réflexive – à l’obsédante réalité d’un Mal radical. Mysterium iniquitatis, avancent prudemment les théologiens.
Certes, mais cela ne nous dit pas comment vivre coram Deo, ni comment passer par le feu de ce que le XXe siècle aura inventé comme figure définitive du mal – cette banalité du mal, dont la littérature (que ce soit le témoignage de R. Anthelme ou de J. Semprun, l’acuité dramatique de R. Merle ou l’imagination romanesque de J. Littell) nous aura fait voir l’impensable, l’intolérable évidence. Qu’on n’ait pas pour autant le droit de céder à l’accablement ou au désespoir ni de conclure à une banalité du bien (M. Terestchenko), c’est ce que nous rappellent si justement les Lettres de Westerbork, ce passeport qui nous aura donné accès « au cœur des ténèbres ».