Nous consacrerons surtout notre interrogation sur le style théologique de Saint Bonaventure, autrement dit sur ce qui stimule le plus en lui son écriture, pour ainsi dire son instinct profond ou son stigmate, ce qui le distingue des Sommes contemporaines, sans l’en isoler comme une surprise sans mesure. Il y a style théologique si l’on s’écarte de la banalité de l’idéologie ou du seul signe surprenant, de la dissolution dans l’automatisme ou la pure singularité. Tension que l’on retrouve dans le roman contemporain chez Musil et Proust. La difficulté de saisir un style tendu entre omniprésence et secret, constitue sa force sculpturale, favorisant la perception du dessein d’ensemble face à l’émeute des détails conceptuels.
En ce sens, la pensée théologique bonaventurienne apparaîtra non pas comme une grande logique, mais comme style sapiential : moins précis sur des détails pour être plus ferme sur l’ensemble du système. C’est le style de l’unité, comme recherche de l’unité, révoquant l’identité intemporelle pour stimuler la connaissance et l’amour. Ce style, c’est la sagesse chrétienne suivant Bonaventure. Sagesse qui recèle toute la ressource du style : cette magnifique capacité d’intégrer le silence dans le discours, la pratique du silence et de ce qu’il présente au plan même du discours. Silence qui se fait l’écho de la source elle-même, de ses bifurcations et de son accomplissement anticipé, cette parole à laquelle ne peut prétendre le langage théologique ni même l’écriture réceptive, mais encore celui du théologien silencieux, de sa fraternité, de sa gouvernance. Cette éviction du détail bavard ou trivial, implique celle de la petitesse usurpatrice des théologies contestant l’écriture ou la possibilité de la voie de pauvreté, et dénonce la myopie bureaucratique de la philosophie qui oblige à s’en tenir à une nature littérale ou à des sciences éclatées.
Un pareil style redoute le trouble du détail, comme l’exégèse scolastique aussi bien que millénariste de l’écriture. Le détail de la glose est comme un trouble du système, une rébellion de la cité, de la vie fraternelle. Une certaine exégèse déchire le tissu commun et paralyse l’action, la pratique, la sagesse ! Cela ne trahit pas seulement un esprit conservateur, mais un esprit premier ou celui de l’enfance. Cela stimule un regard synthétique, abréviateur. Il exagère l’ossature dramatique pour faciliter la mémoire. Le drame est scripturaire : drame de la science et de la liberté, drame peccamineux, drame crucial, mais encore médecine sacramentelle et judiciaire. D’où finalement l’éloignement du style sentenciaire, non pour la Somme, mais l’Abrégé (Breviloquium, Itinerarium). L’amour sait abréger ! L’abréviation de Dieu, c’est le medium, le Christ.